Samedi 20 février 2010
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Au retour d’un long voyage, quel qu’il soit, il est toujours difficile d’exprimer un sentiment unique, mais toujours possible de raconter des anecdotes. Il me faudrait autant de temps passé
sur place pour raconter l’expérience entière alors que l’usage des mots deviendrait difficile. Voilà pourquoi je préfère me concentrer sur ce sujet, un sujet résolument lié à la Finlande, que j’ai
aimé aborder tout au long du périple, par lequel j’ai pris plaisir à fouiller dans le passé de ce pays relativement jeune, pour mieux le comprendre et l’apprécier.
Bien qu’il est évident que dans un pays comme la Finlande, le bois se trouve en quantité importante et qu’il semble être le seul choix, si ce n’est le plus logique dans l’ameublement, il me
semble tout de même que certains événements historiques ont fait en sorte qu’il ne soit pas oublié au profit de matériaux nouveaux. Je ne ferai que citer des faits historiques qui pour moi, mis les
uns à la suite des autres, ont une réelle influence sur l’ensemble du travail d’Alvar Aalto. Mon raisonnement restera logique, car avant tout il s’agira de parler un peu d’Histoire et de la
confronter, époque après époque, aux différents mouvements artistiques.
Comment le bois est-il devenu le matériau de prédilection pour Alvar Aalto?
La Finlande est un pays plutôt jeune : appartenant à l’Empire Suédois pendant longtemps, jusqu’au début du 19ème siècle, il devint Grand duché de l’Empire Russe pendant un peu
plus d’un siècle, jusqu’au 6 décembre 1917 année d’indépendance, puis c’est la création de la république en 1919. Aux premiers jours de la république finlandaise, les classes populaires font face à
une véritable crise de subsistance. En effet, la première guerre mondiale avait entraîné l’effondrement des exportations et la Russie en pleine agitation n’exporte ses céréales qu’en quantités très
insuffisantes. A ce moment là, Aalto âgé de 21 ans, suit des cours d’architecture à l’Ecole polytechnique d’Helsinki. Il en sort en 1921 alors que la république démocratique naîssant de
nombreuses années de conflits reste instable et les gouvernements se succèdent sans durer. Le modernisme est en marche alors que le pays en est à ses premiers balbutiements. Son économie est
fragile et le gouvernement Finlandais ne relance pas encore les exportations, qui ne viendront que vers le milieu des années 20. Aalto a donc effectué ses études et même commencé sa carrière
pendant une période difficile où le pays vit replié sur lui-même. Il est pour moi probable qu’il n’ait eu d’autre ressource en matière première, que celle du bois. Bien sûr Aalto avoue un
attachement tout particulier à ce matériau qu’il aime travailler. De plus, le modernisme apparait comme un «mouvement de la froideur» qu’il essaie de rendre plus chaud et plus humain à travers des
formes courbes qui se prêtent très bien aux techniques du lamellé-collé par exemple. En effet, si à l’époque d’autres pays occidentaux se développent grâce à leur industrialisation, la Finlande,
elle, conserve son artisanat et ne développe que de petites industries. C’est pourquoi le travail du designer aura été d’adapter ces matériaux issus de l’artisanat à l’industrie moderne. Ce que
Aalto présent non pas comme un simple mouvement mais clairement comme une étape à franchir pour rester dans la course. Ainsi il développe des formes que l’on peut qualifier d’organiques, et
travaille sur les libertés formelle et expressive du bois, en opposition totale au modernisme classique métallique de la dictature de la technique. C’est là tout le génie du designer dans son
anticipation du post modernisme.
Les années passent et la crise de 1929 touche également la Finlande en proie au Fascisme. Finalement, la démocratie l’emporte puisqu’une grande partie de la population démontre
qu’elle a su promouvoir les intérêts des paysans. 1929 est aussi l’année de création de l’Union des Artistes Modernes et en 1930 nous assistons à leur première exposition au pavillon de
Marsan. En 1931 sort le fauteuil numéro 41, tout en bois courbé, produit par l’industrie Huonekaluja Rakennustyötehas Oy, fabricant du mobilier d’Alvar et Aino Aalto. Au même moment, le mouvement
moderne est à son apogée. On parle du « style international », celui né du Bauhaus pour qui la forme découle de la fonction (Le Bauhaus est à l’origine de l’esthétique fondée sur le plaisir de
repousser les limites économiques et techniques du produit). Puis Aalto expose en 1933 à Londres et ses créations sont un tel succès que, dans le but d’assurer la commercialisation à
l’international, Alvar et Aino fondent Artek en 1935 avec, ne l’oublions pas, Maire Gullichsen et Nils-Gustav Hahl. Artek a pour but la promotion du couple «art et technique» dans la création
industrielle. Notons aussi la distribution d’une chaise longue en aluminium de Marcel Breuer cette même année à l’occasion d’un concours. Notons surtout que le succès très modeste de celle-ci fit
modifier le matériau choisi par une structure en contre plaqué et laméllé-collé. En 1937 sortira la fameuse chaise longue numéro 39 et son influence internationalle n’est plus à démontrer.
Cependant, depuis 1933, la seconde guerre mondiale approche et se fait ressentir un peu partout en Europe. De nombreux pays se préparent et les matières premières sont catégorisées et redistribuées
en fonction des différents secteurs industriels. Déjà, l’usage du métal se fait plus difficile dans le domaine du mobilier, car il sera destiné à l’industrie lourde et la production de matériel
militaire. L’usage du bois sur le marché Européen revient logiquement comme un classique dans la production de « l’accessoire de l’architecture », terme utilisé par Aalto pour définir le mobilier.
Les Finlandais restent maîtres de cette ressource.
Le 30 novembre 1939, l’URSS attaque la Finlande sans déclaration de guerre. Cette guerre se termine le 13 mars 1940 par le traité de paix de Moscou. Le pays se rapproche de
l’Allemagne par souci de sécurité mais reste neutre dans le conflit mondial. Elle finit par rentrer en guerre en 1941 contre l’URSS à la suite de bombardements de celle-ci sur plusieurs villes
Finlandaises. Les cinq années de conflits laissent une Europe complètement dévastée et l’armée Allemande se retire de Finlande à la fin de la guerre en y détruisant une grande partie. La ville de
Rovaniemi est détruite à 90 %.
Le temps est alors à la «reconstruction» et encore une fois, le métal, est reservé aux industries lourdes, au détriment de l’ameublement. Aalto enseigne alors au Massachusetts
Institute of Technology de Cambridge. On reconstruit vite et à grande échelle en appliquant les principes de l’architecture d’avant guerre. Les années 50 font finalement place au post modernisme
par rejet des théories modernistes, vieilles de plus de vingt ans. Les formes deviennent courbes, on parle de formes naturelles et organiques. C’est alors que les efforts d’Aalto sont largement
récompensés puisque ses recherches d’avant guerre se justifient parfaitement face à cette nouvelle demande. Le climat est donc devenu très favorable pour la firme Artek, pour le design Finlandais
en général, mais aussi pour l’Union des Artistes Modernes qui y voit un moyen de prolonger ses recherches commencées il y a vingt ans. En Finlande, un autre designer, Tapiovaara, développe à cette
époque des chaises en bois qui deviendront cultes, pendant qu’en France, Jean Prouvé, développe de l’ameublement en bois pour l’enseignement et les internats. Alvar Aalto aura passé l’après guerre
sur des chantiers architecturaux dans l’Europe toute entière et dans une Finlande en plein essor industriel s’ouvrant à de nouvelles techniques de réalisation. Les 30 glorieuses sont là, le métal
revient, et les progrès technologiques que la guerre a engendrés amènent à travailler sur d’autres matériaux tels que le plastique. Matériaux qui feront le succès de designers comme Eero Saarinen
et Eero Aarnio dans les années 60.
Alvar Aalto meurt à Helsinki en 1976 alors que bien plus tôt Walter Gropius disait : « L’architecture moderne n’est pas une nouvelle branche d’un vieil arbre : c’est une
nouvelle pousse qui s’élève à côté des vieilles racines ». Le travail d’Alvar Aalto serait donc pour moi la branche qui s’élève au plus haut de cette nouvelle pousse.